
par Jacques JULLIARD - Le nouvel Observateur, 31 juillet 2008
Chers socialistes, vous ne vous aimez pas. Voilà pour moi le fait majeur; celui qui, plus que la panne d'électricité intellectuelle, plus même que le défaut d'un leader incontesté, explique le doute qui plane aujourd'hui sur le PS et la difficulté qu'il a d'exister comme parti.
J'ai failli commencer cette lettre en vous donnant du "chers camarades". Et puis, non. Je ne puis vous appeler camarades puisque vous n'arrivez même pas à vous conduire en camarades. Je connais quelques-uns d'entre vous personnellement. Chacun a des qualités, des défauts, des manies, des amours, un musicien favori, des souvenirs d'enfance; parfois même un idéal. Un être humain en somme.
Que l'on vous voie réunis et le cauchemar commence. Ce ne sont que coups tordus, allusions perfides, manoeuvres d'arrière-salle de bistrot. Et surtout la haine. Oui, la haine entre vous.
L'ambition aussi bien sûr, et cela est normal. Mais la haine ? Je scrute les visages, car c'est la chose la plus intéressante du monde. J'ai vu l'autre jour l'arrivée en groupe, à je ne sais quelle réunion fractionnelle, de ceux qui s'appellent, Dieu sait pourquoi, les reconstructeurs, puisqu'ils passent leur temps à démolir. Mais qu'importe ! Cela, c'est de la politique politicienne. Ce qui m'importe, c'est le reste. Les mimiques faussement détachées, les rictus derrière des airs d'impénétrable sérénité. Les plis du visage, ceux qu'impriment sans retour les nuits blanches des commissions de résolution, le scepticisme de bon ton, le cynisme, le mépris de l'autre, l'envie de tuer. Mais comment des êtres humains normaux peuvent-ils respirer et accepter volontairement de vivre dans des atmosphères aussi empoisonnées ? C'est pour moi un mystère.
Tenez, le cas Ségolène. Je n'avais pas d'affinités particulières avec elle, et pour la candidature présidentielle, j'inclinais au départ pour François Hollande. Mais après que vous l'ayez désignée, je me suis mis à la soutenir sans arrière-pensées. Pas vous ! Vous devriez avoir honte de la façon dont vous avez traité et dont vous traitez encore votre candidate. Avez- vous fait assez de gorges chaudes à propos de ses positions hostiles au nucléaire iranien, fût-il civil ? Lequel d'entre vous a-t-il reconnu qu'elle avait raison ? Quand elle déclare justement que la libération d'Ingrid Betancourt ne doit rien à la diplomatie française, vous faites cause commune avec toute la droite : décidément, cette effrontée ne sait pas se tenir. Quand elle dénonce en Nicolas Sarkozy le parti de l'argent, vous toussotez et regardez ailleurs.
Quand, victime de trois effractions et mises à sac très suspectes, elle finit par s'interroger publiquement sur la mansuétude de la police, votre souci est de l'enfoncer. Des preuves ! On veut des preuves !
Avec des camarades comme vous, les aboyeurs professionnels de l'UMP peuvent partir en vacances.
Il faut croire qu'il y a dans ce bouillon de culture délétère de la Rue-de-Solferino quelque chose de contagieux, quand on voit à son tour Ségolène se déchaîner contre Jack Lang, coupable d'avoir voté selon ses convictions au Congrès de Versailles. Comment une femme comme elle, qui n'a pas craint de défier l'orthodoxie et la discipline de son parti à la veille du second tour de la présidentielle, en prenant langue avec François Bayrou, peut-elle se laisser aller à traiter Jack Lang de "traître", pour quelque chose d'infiniment moins grave ? Quelle imprudence ! Quelle inconséquence ! Quel alignement moral sur ses pires ennemis !
Continuez tous comme cela et la réélection de Sarkozy est assurée. Car enfin, s'il n'y a pas entre militants socialistes un minimum d'amitié, d'estime, de solidarité; s'il n'y a pas un peu de cette fibre fraternelle qui nous rend proches d'Eugène Varlin, de Jean Jaurès, de Pierre Mauroy, alors Manuel Valls a raison : il faut vite changer de nom; ce parti ne mérite plus de s'appeler socialiste. Au fait, je connais le jour où Ségolène Royal vous est devenue définitivement insupportable. C'était à Charléty, à la veille du premier tour de la présidentielle. Elle s'était écriée : "Aimons-nous les uns les autres".
Décidément, cette femme est folle, on vous l'avait dit.
Je suis assez d'accord, dans l'ensemble. Mais Jacques JULLIARD pousse un peu, provoque. Je conteste certaines de ses accusations à l'encontre du PS :
- sur la libération d'Ingrid Betancourt, je n'ai pas perçu que "le PS" faisait cause commune avec toute la droite. Certes, quelques voix discordantes comme toujours au PS ... tiens, encore Djak il m'a semblé ...
- la dénonciation de Sarkozy-UMP, parti de l'argent, est quasi unamine au PS. Si on ne l'entend pas fort, c'est sans doute que les médias ne répercutent pas le message. C'est étonnant, non ? Ils regardent ailleurs, ça doit être pour ça !
- sur les trois effractions et mises à sac très suspectes, les déclarations de soutien ont été nombreuses. Et la plus marquante n'a t-elle pas été celle de Jean-Luc Mélenchon ! Protestation et soutien que je crois sincères.
- sur Jack LANG, fallait-il utiliser le mot "traître" ? Jocker ! Mais quand même, son reniement est tellement emblématique de la cacophonie habituelle au PS qu'on peut comprendre l'emportement. Il apparaît comme un couronnement, une apothéose après tant d'épisodes qui exaspèrent les militants !
Sur la notion de "convictions" pour tenter d'expliquer l'acte, objection M. JULLIARD, l'intéressé en avait parlé dans un bouquin ... clamant son acte de foi pour l'impérieuse nécessité du collectif dans un parti ...