
Pourtant, c’est sur cet effondrement de 2002 qu’il y a matière à réflexion, car il est d’autant plus significatif qu’il est survenu alors que la gauche arguait de sa bonne gouvernance pendant les 5 années précédentes pour valoriser la candidature à la présidence de celui qui venait de diriger le pays à la satisfaction du plus grand nombre. En le sanctionnant d’un camouflet aussi sévère, l’électorat de gauche a estimé qu’il n’avait pas été assez audacieux, pas assez à gauche, qu’il n’avait pas répondu à ce que l'on attendait de lui.
Comment peut-on s’expliquer avec le recul du temps une telle réaction ? C’est que prévalait encore le sentiment que nous avons, nous socialistes, donné à nos électeurs, que la gauche avait toujours pour vocation de "changer la vie". C’est que nombre d’électeurs ont sanctionné Jospin pour ne pas avoir contribué à faire changer leur vie à eux, pour ne pas avoir répondu à leur espérance ! Navigant sur son nuage dans la tour d’ivoire du pouvoir et d’un entourage autiste, Jospin s’était coupé des réalités, sans prendre la mesure de la situation…
Ce dramatique échec illustre à quel point le PS vit la fin d’un cycle, celui d’Epinay, et qu’il est temps pour lui de tourner la page. C’est parce qu’elle n’avait pas été tournée que nous avons vécu le traumatisme du 21 avril 2002. Nous ne sommes plus, en effet, porteurs d’aucune autre société, avec le beau rêve que cela impliquait. La chute du mur de Berlin, la mondialisation qui a suivi ont fait de nous un parti d’alternance dans la société, et non plus un parti porteur pour une autre forme de société. Les illusions que nos électeurs avaient sur nous, nous en sommes responsables, car nous les avons régulièrement entretenues dans nos programmes, nos discours, nos campagnes électorales.
Ayons, nous socialistes, la modestie de reconnaître que le PS n’a jamais eu l’audace de dresser le bilan de son expérience de gouvernement pour exprimer franchement ce qu’il estimait être, pour l'image qu'il a de la gauche, les possibilités et les limites de l’exercice du pouvoir dans la société d’aujourd’hui.
L’aigritude dont Jospin fait preuve à l’encontre de Ségolène souligne à quel point le discours qu’elle a tenu dans sa campagne était porteur des premières remises en question de ce qui était en quelque sorte devenu notre "langue de bois". Dans une société où les mutations s’accélèrent, où le champ politique est éclaté, on pourrait dire en pleine décomposition, face à une droite qui patauge dans la recherche de son réformisme, notre gauche ne resterait-elle pas ancrée dans ses certitudes et ses habitudes, ne serait-elle pas en proie à la tentation du conservatisme idéologique? Je le crains.
Résister à l’air du temps, nous accrocher à nos valeurs, c’est bien, mais cela ne suffit pas. Il nous faut préparer notre reconstruction, en partant de nos valeurs fondamentales, certes, mais avec une approche réaliste de la société d’aujourd’hui et le souci d’une véritable proximité avec nos compatriotes. Dans la perspective d’un nouvel équilibre entre le rôle de l’Etat et celui du marché, entre les protections solidaires, les adaptations nécessaires qu’exigent la sauvegarde de l’environnement, avec le souci de voir l’Europe peser dans la mondialisation. Comme les fondamentaux d’hier ne peuvent plus être ceux d’aujourd’hui, nous avons à construire de nouveaux piliers idéologiques, aptes à sous-tendre notre action !