
Que raconte la radicalisation des conflits en cours ?
Cette radicalité était prévisible. Elle concerne souvent, d’ailleurs, des entreprises touchées par la crise, mais où les salariés avaient aussi accepté des sacrifices, comme le retour aux 40 heures à Continental. Ces conflits, pour autant, restent isolés les uns des autres. Dans ce contexte, les actions du type séquestrations permettent de populariser le conflit par la médiatisation, afin d’atteindre l’opinion publique et, in fine, les pouvoirs publics. Et ça marche, du moins en théorie : Nicolas Sarkozy s’est ainsi prononcé pour la sauvegarde des sites de Caterpillar, et Patrick Devedjian a annoncé de possibles repreneurs pour Continental. L’objectif final restant, bien sûr, l’amélioration du plan social.
En faisant de l'outil médiatique un instrument de sa politisue, Sarkozy s'est-il fait prendre à son propre piège ?
Il avait, dès la campagne présidentielle, "socialisé" son discours, par ses références à la valeur travail ou au "travailler plus pour gagner plus". A cela sont venues s’ajouter son intervention à Gandrange et sa promesse de sauver le site. Il est donc apparu comme le sauveur, celui qui peut faire basculer les choses. Parallèlement, il déclarait que, "désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit", provoquant ceux qui veulent lui prouver le contraire. Il a donc, en effet, influencé à sa manière l’émergence de cette radicalité.
A quoi s'ajoute un dialogue social pauvre en France ...
Pendant très longtemps a prospéré en France un patronat de droit divin, refusant le fait syndical et, d’une manière générale, toute contestation. Côté syndical, le paysage est resté lui aussi très figé, avec une CGT quasi hégémonique, portée sur la conflictualité et le rapport de forces. Les choses, depuis, ont changé. Mais la section syndicale ne date que de 1968, et les lois Auroux sur le dialogue social, de 1982… Outre le caractère récent de cette législation, cet apprentissage du dialogue social s’est aussi fait en période de crise, ce qui n’a pas aidé à son développement.
La cogestion à l'allemande permettrait-elle de faire baisser la conflictualité ?
La cogestion à l’allemande permettrait-elle de faire baisser la conflictualité ?Quand les salariés sont partie prenante de certaines décisions, qu’il s’agisse de l’emploi, des conditions de travail, mais aussi d’orientations stratégiques de l’entreprise, la conflictualité ne peut que baisser. Mais la spécificité du syndicalisme allemand, c’est aussi son unité : le DGB [la grande confédération des syndicats allemands, ndlr] est hégémonique, il n’y a donc pas de surenchère syndicale. Ce syndicalisme n’a pas peur, non plus, du compromis, et est prêt, comme dans la métallurgie, à accepter des baisses de salaire en échange d’une participation au capital de l’entreprise. Pour autant, même cogestionnaire, c’est un syndicalisme qui sait lutter et obtenir des résultats.
Quelles solutions en France ?
On pourrait déjà réhabiliter ce que les lois Auroux avaient appelé la «citoyenneté d’entreprise». Il s’agissait du droit d’expression et d’assemblées générales de salariés qui s’exprimaient sur l’organisation et les conditions de travail, voire la qualité des produits. Ensuite, si l’on veut favoriser un peu plus l’intervention des salariés sur la gestion de l’entreprise, il faut d’abord que, dans les sociétés françaises où elle existe, c’est-à-dire au sein des entreprises nationalisées, le poids des salariés dans les conseils d’administration soit renforcé. Enfin, il faut doter les représentants salariés d’une vraie expertise, pour faire contrepoids au patronat dans les négociations.
Comment voyez-vous évoluer la situation sociale ?
Vu les prévisions de destructions d’emplois dans les mois à venir, la situation risque d’empirer. D’autant que, pour l’instant, l’opinion publique semble favorable à ces actions. Mais, si elle commence à se retourner, on peut assister à un durcissement côté patronal et gouvernemental. Le ton a d’ailleurs commencé à changer un peu. Après avoir temporisé, Nicolas Sarkozy a musclé son discours, déclarant qu’il "ne laissera pas faire" les séquestrations. Je ne crois pas à un embrasement généralisé. Les conflits pourraient être plus nombreux et plus longs, mais ils restent isolés. Quant à l’extrême gauche, si son discours radical a plus d’échos dans l’opinion, ce sont encore les syndicats qui tiennent la barque.