Le cimetière des éléphants
par Jacques JULLIARD (source NOUVELOBS.COM)
C’est fou, le nombre de dirigeants socialistes qui ont été gagnés en quelques mois par le souffle puissant de "l’intérêt général".
AU FAIT, pourquoi "l’ouverture" ? Oui, pourquoi Nicolas Sarkozy, au grand dam de ses partisans, continue-t-il de faire les yeux doux à ses adversaires d’hier ? Pour une raison simple : parce qu’il entend parvenir à une maîtrise totale de la scène politique française. Vous me direz que beaucoup se satisferaient de celle dont il jouit actuellement. Mais Sarkozy est un perfectionniste, qui ne fait rien à moitié.
Vis à vis de l’opposition, tout d’abord, à qui il chipe les uns après les autres tous ses dirigeants. Rares sont ceux qui résistent aux sirènes de "l’intérêt général". C’est fou comme, en quelques mois, des dirigeants farouchement socialistes, au sein d’un parti qui faisait un crime à quelques-uns des siens de vouloir dialoguer avec Bayrou, ont été gagnés par le souffle puissant de "l’intérêt général".
On en pleure d’attendrissement. Chacun est aujourd’hui à même de mesurer la fermeté de leurs convictions passées à l’aune de leurs renoncements présents. On ne se lassera pas de le répéter : la crise du socialisme est d’abord une crise de la moralité de ses dirigeants. Et puis, en termes d’ouverture vers la gauche, ouvrir les portes du gouvernement à Jack Lang ou à Claude Allègre, cela coûte tout de même moins cher que d’augmenter le SMIC.
Cette ouverture vers les socialistes a un autre avantage : faire cautionner par la gauche une politique de droite, comme on le voit avec les Affaires étrangères ou l’Immigration. Le retour au bercail atlantique, l’absolution donnée à Bush pour sa politique irakienne, le durcissement vis à vis des immigrés, avec la bénédiction ou le consentement de tous les ralliés (Kouchner, Besson, Jouyet, Attali, Allègre, Lang, sans oublier DSK,
(je n'y inclus pas Védrine, dont le rapport au président sur la politique étrangère est impeccable et sans concessions)
aucun auteur de politique-fiction ne serait allé jusque-là. En vérité, il n’y a pas d’ouverture véritable parce qu’il n’y a pas eu de négociation avant ralliement. Sarkozy les voulait à poil, il les a eus à poil. A aucun moment, l’un quelconque des ralliés n’a obtenu de Sarkozy le moindre infléchissement vers la gauche de son programme.
Le gouvernement ressemblera bientôt à un vaste cimetière d’éléphants. A terme, ce nettoyage par le vide rend service au PS, où il ne restera plus que Ségolène Royal, Hollande, Fabius, Emmanuelli. C’est bien assez. A chaque jour suffit sa peine, pense à raison Nicolas.
A droite, maintenant. Le souci de tout président, après avoir fait exploser son opposition, est de mater sa majorité. C’est pourquoi, naguère, il dissolvait à temps et à contretemps. Il en va autrement depuis l’instauration du quinquennat. Elue dans la continuité de sa propre élection, sa majorité ne devrait lui causer aucun souci : elle est éminemment sarkozyste. Seulement voilà : Nicolas n’est pas plus sarkozyste que le bon Dieu n’est pratiquant. C’est pourquoi il a symboliquement sacrifié quelques chevau-légers comme Devedjian, qui demandaient précisément un gouvernement sarkozyste.
Si disciplinée qu’elle soit, la majorité UMP ne pouvait voir sans frémir Nicolas Sarkozy s’autonomiser vis à vis d’elle, prendre de la distance, de la hauteur, en un mot, se chiraquiser à grande allure. D’où le succès qu’elle fait actuellement au Premier ministre. Entre victimes de l’ingratitude, on se comprend. Voilà François Fillon devenu champion de la rupture de droite plutôt que de l’ouverture à gauche. Premier collaborateur du maître ou statue du Commandeur face à Don Juan Sarkozy ? Au bout de quatre mois, la guérilla inscrite dans les textes entre le président et son Premier ministre, est déjà en place.
Que conclure de ce jeu de rôles ? Il est trop tôt pour le dire. Ceci pourtant : si j’appartenais à la commission Balladur, je commencerais à me poser des questions. Tandis que celle-ci travaille à la réforme des institutions, on voit Nicolas Sarkozy la mettre déjà en pratique. La commission hésite devant le régime présidentiel ? Il l’a déjà institué. Le jour où elle s’y résignera, nous serons déjà dans le pouvoir personnel.