Aurélie FILIPPETTI est intervenue à l'Assemblée Nationale le 29.01.2008, à propos de la situation de l'emploi à ArcelorMittal GANDRANGE (Moselle).
Elle intervient évidemment dans sa région, comme l'atteste ses différents billets parus depuis le 10 janvier :
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(Vidéo 3 mn)
Tribune d'Aurélie FILIPPETTI, publiée dans Le Monde du 30.01.2008
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L'industrie mérite un sursaut politique :
Sauver l'emploi menacé dans l'acier en Moselle : un enjeu qui dépasse un drame économique local
L’annonce par ArcelorMittal, le n°1 mondial de l’acier, de la suppression de 600 emplois sur le site de Gandrange en Moselle est d’abord un drame économique et social dans une région qui fut déjà durement frappée par les restructurations successives de la sidérurgie française. C’est ensuite une nouvelle illustration de l’hégémonie de lectures financières simplistes sur les logiques industrielles : deux ans de pertes dans un établissement auparavant rentable provoquent une seule réponse : on ferme ! C’est la raison pour laquelle les syndicats et les élus, unanimement convaincus de la viabilité du site de Gandrange, ont demandé le gel du plan, le temps d’élaborer un contre-projet puis de le négocier avec la direction du groupe.
Au-delà, c’est l’ensemble de l’industrie de notre pays qui doit être défendue par une véritable politique industrielle. Les difficultés de Gandrange sont connues : un choix technologique initial aventureux (le four électrique), l’absence d’investissement depuis huit ans, une formation insuffisante des nouveaux recrutés suite au départ d’un tiers des salariés à l’occasion des lois Fillon, la dérive des coûts d’approvisionnement électrique transférés aux nouveaux opérateurs suite à la déréglementation. On retrouve là un résumé de tous les défis que doit affronter aujourd’hui l’industrie française : une innovation maîtrisée et vraiment utile, un positionnement concurrentiel sur des produits complexes à forte valeur ajoutée, des investissements et des efforts de formation continus pour tirer parti des savoir-faire, des technologies et de l’expérience accumulés, une gestion intelligente des départs massifs à la retraite prévus ces dix prochaines années. Une approche industrielle exige du temps, une vision de long terme, un dialogue social de qualité source de motivation des salariés. Il est donc particulièrement important de s’appuyer sur les syndicats qui, on le voit à Gandrange, ont une connaissance fine des métiers, des outils, des produits, soutenue par une véritable fierté de leur travail. Leur rôle est décisif pour faire valoir des alternatives viables aux stricts arguments financiers de rentabilité immédiate.
Il ne faut pas se voiler la face. L’industrie française est l’une des plus ouvertes d’Europe : 50% du capital du CAC 40 et 40% de ses entreprises sont la propriété d’investisseurs d’autres pays. Elle subit donc de plein fouet la concurrence entre sites à l’intérieur même des grands groupes mondialisés (Sony, ArcelorMittal, Salomon en sont des exemples récents). Cela n‘ira qu’en s’intensifiant. On voit concrètement à Gandrange cette menace sur un marché pourtant aussi porteur que l’acier aujourd’hui, avec une demande qui explose, des prix au plus haut, des carnets de commande remplis, des profits impressionnants dans ce secteur qu’on pensait obsolète (6 milliards € pour ArcelorMittal en 2006). Alors l’urgence impose un sursaut politique. On ne peut plus se contenter de slogans fatigués à force d’avoir été brandis sans mesure concrète, ni de rencontres habilement médiatisées avec les plus grands patrons de ce monde. Nous demandons une réelle vision politique de l’industrie, articulant des mesures concrètes de soutien et d’amélioration de sa compétitivité et mobilisant Etat, régions, Europe.
Certains diront : « qu’importe l’industrie ! elle ne représente plus que 15% des emplois et du PIB dans notre pays. L’avenir est au tourisme, aux services, à l’immatériel ». Ma conviction est différente. Je remarque d’abord que tous les grands sujets débattus aujourd’hui : énergie, environnement, santé, numérique… ont une dimension industrielle évidente. Les décisions prises peuvent fragiliser notre économie en la rendant plus dépendante, ou bien ouvrir de nouvelles perspectives et un nouveau sentier de croissance et d’emplois. Il est important ensuite de souligner l’ensemble des activités qui gravitent autour de l’industrie (services externalisés, publicité, recherche, intérim), son rôle stratégique dans l’indépendance d’un pays qui ambitionne de peser sur la scène mondiale, sa position centrale dans notre système d’innovation et d’expérimentation de nouvelles normes, enfin son poids dans notre commerce extérieur. Plus profondément, il s’agit d’un enjeu politique allant au-delà des activités économiques en jeu. Je suis convaincue que les choix d’un pays sur l’industrie traduisent notre modèle économique et social : ils déterminent les métiers du futur, notre relation au monde extérieur, les richesses que nous valorisons, et plus encore, l’existence ou non d’une vision économique collective, dont l’industrie a été historiquement l’emblème.